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Kevin Harley (Poitiers Basket 86) : « Je ne me suis jamais pris pour un autre… »

À 17 ans, il foulait déjà les parquets de l’élite avec Poitiers. À 20, il tournait déjà presque en double-figure (9,9 pts en 2014-15), créant ainsi un buzz qui semblait l’envoyer vers la NBA. Depuis ? Kevin Harley (1,94 m, 24 ans, arrière), a connu une pause dans sa progression et vécu une expérience mitigée hors de son "cocon" poitevin, avec Denain, en 2016-17. Revenu au bercail - en pige d’abord -, depuis la saison dernière, son indéniable talent explose cette saison où il tourne à 15,8 points (51,7% aux tirs), 5,3 rebonds, 2,6 passes décisives et un joli 17,1 d’évaluation (8e en Pro B et 2e Français). Entretien avec un garçon aux cannes de feu et à la tête bien faite…

Kevin Harley face à Denain


Kevin, entre vos performances avec Poitiers (8e scoreur et 8e évaluation en Pro B cette saison) et votre victoire au Jeep® Dunk Contest du All Star Game, voilà des signes annonciateurs d’une belle année 2019…

(Soupir) Oui, oui… Il faut que ça continue comme ça. Après, la chose importante aussi, c’est l’équipe. Et après des difficultés initiales, on est plutôt dans une bonne phase actuellement, ce qui facilite la vie aux joueurs. Dont moi…


Vous aviez déjà participé au concours de dunks l’an passé. Comment avez-vous vécu votre victoire cette année dans une ambiance toujours aussi chaude ?

C’était juste fou ! Je voulais gagner, évidemment, comme à chaque fois qu’on entre dans toute forme de compétition. Mais j’y suis allé plutôt en mode cool avec l’idée de profiter de ce moment particulier. Alors après, l’emporter devant 16.000 personnes qui font énormément de bruit, il n’y a pas plus cool comme sensation. C’était vraiment top. Tout d’ailleurs ! L’organisation, avec cette petite vidéo LNB qu’on a tournée la veille à travers Paris, réalisée par Tommy Hombert, que je connais bien puisqu’il est de Poitiers. Le tournage était sympa, tout comme le rendu. Non, franchement, ce sont des moments qui restent.


On vous avait vu apparaître en Jeep® ÉLITE dès vos 17 ans, avec le PB86 déjà (6 matches en 2011-12 puis 16 la saison suivante). Puis, à 20 ans, vous tourniez à 9,9 points en Pro B et on voyait en vous l’un des meilleurs prospects du basket français. Comment expliquez-vous cette pause dans votre progression qui a suivi ? 

Une pause… Je ne sais pas trop si l’on peut définir ça ainsi mais disons que j’étais jeune. Bon, je suis encore jeune, mais je n’étais sans doute pas aussi stable mentalement que je peux l’être maintenant. C’est donc vrai que je pouvais avoir des hauts et des bas. Maintenant, je crois avoir pas mal gagné en maturité, en stabilité mentale, et c’est sans doute cela qui m’aide. Après, toutes ces étapes me servent aussi à devenir ce que je peux être là, maintenant. Et je l’espère dans le joueur que je peux devenir dans le futur. Bon, c’est vrai que j’ai connu des périodes plus difficiles, notamment lors de ma dernière saison à Poitiers et l’an passé avec Denain. Mais j’ai vraiment la sensation d’être sur le bon chemin et d’avoir franchi un palier cette saison.


Est-ce que d’avoir un temps été sur les radars des scouts NBA a pu vous mettre une pression difficile à gérer à un jeune âge ?

Oui, franchement oui. Cela peut jouer sur le développement. Mais pour être honnête, pour moi, tout ça a été limité parce que, à la différence d’un Sekou Doumbouya, avec qui je jouais à Poitiers l’an dernier, qui fait partie depuis ses 14 ou 15 ans des top-prospects mondiaux, il n’y avait pas non plus un buzz incroyable autour de mon nom. On a parlé de moi, parce que Poitiers m’a lancé assez jeune, vers mes 17 ans. Mais avant ça, je n’étais personne et après, ça s’est calmé assez vite. Alors oui, je suis comme tout le monde, je rêvais d’aller en NBA mais dans ma tête, ce n’était pas un chemin tout tracé. Cela n’avait rien d’évident. Je suis apparu, à un moment, parmi les joueurs pouvant être draftés en fin de second tour, mais le monde entier n’avait pas non plus son regard braqué sur moi. Sekou, lui, est attendu, scouté, analysé, par tout l’univers basket et ça, je conçois parfaitement que ça peut être perturbant quand tu es tout jeune. Moi, je ne me suis jamais pris la tête avec ça. Je n’ai jamais effectué un parcours qui puisse générer de me prendre la tête. Figurer dans les "top-drafts" pour ensuite ne pas être drafté au final. Je ne me suis jamais pris pour un autre, je crois…


En 2016, quand vous décidez de partir pour Denain, l’idée était justement de changer d’air en rejoignant aussi Jean-Christophe Prat ?

À Poitiers, cela se passait super bien, mais ça faisait très longtemps que j’étais dans le club et j’avais un peu envie d’aller voir autre chose, de découvrir d’autres modes de fonctionnement. Envie, aussi, de me remettre en question et de me mettre un peu en danger. Ensuite, j’ai eu Jean-Christophe au téléphone et le projet qu’il m’a exposé m’a plu. J’ai aimé son discours. Après… Au début, tout s’est bien passé, même si je n’ai pas performé ensuite comme je le pensais. Mais pour l’expérience vécue, ça a été une superbe saison. 


Quand on a demandé à Jean-Christophe les raisons, selon lui, de votre petite saison à Denain, il a répondu d’emblée : « C’est simple, c’est la faute du coach. Je le voyais en 3 alors que Kevin est clairement un poste 2 ». Qu’en pensez-vous ?

Non, je ne vais pas dire que c’est la faute du coach, même si j’apprécie forcément que Jean-Christophe dise cela. C’est vrai que je suis un poste 2, qui peut jouer en numéro 3, mais dans le système qui était mis en place à Denain cette saison-là, ce n’était pas facile. À l’aile, il y avait beaucoup de systèmes avec post-up pour le poste 3, ou alors du catch and shoot, mais on avait peu la balle en main pour s’exprimer. Et moi, c’est avec la balle en main que je suis le meilleur. C’était donc un rôle différent, que j’ai beaucoup apprécié et appris, mais c’était un peu compliqué pour moi, c’est vrai…


Kevin Harley avec le président de la LNB, Alain Béral, lors du All Star Game LNB 2018 (Crédit Photo : Hervé Bellenger)


Sur le poste 2, vous avez clairement un avantage - côté qualités physiques -, par rapport à vos adversaires, moins évident quand vous évoluez à l’aile. Mais qu’est-ce qui manque aujourd’hui encore à votre jeu pour franchir un palier ? Un tir de loin ?

Un shoot plus régulier, oui. Parce que même si je n’ai pas trop mis mes tirs de loin cette saison (3/17, soit 17,6% à trois-points en 2017/18, contre 57,8% à deux et 25,7% derrière l’arc en carrière, ndlr), à l’entraînement, je les mets et en présaison, j’étais à 50% et encore pas mal en Leaders Cup (26% ndlr). C’est donc aussi une question de confiance. Donc, oui, il faut que je retrouve un shoot plus fiable et je travaille pour ça. Après, niveau explosivité, franchement, même sans représenter une grosse menace de loin, je parviens quand même souvent à passer. Donc, une vraie adresse de loin, bien sûr, c’est la cerise sur le gâteau. Mais c’est un exercice qu’on peut faire avec tous les joueurs : et si il avait un shoot de loin, s’il avait ça, etc. Bon, si tu me donnes le tir à trois-points de Stephen Curry, je vais direct en NBA. Mais avec des si… Plus sérieusement, c’est difficile d’évaluer ce qui nous manque. Oui, il me faut fiabiliser mon tir et gagner encore en technique. Mais je bosse. Dur. Je mets les tirs à l’entraînement, à l’échauffement. Dans les matches, c’est compliqué en ce moment mais ça va venir, j’ai confiance…


On voit maintenant en vous un parcours à la Lahaou Konaté, qui a mis du temps à arriver dans l’élite mais fait maintenant partie des tout meilleurs joueurs français. Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?

La suite de ma carrière ? Oh, si c’est comme Lahaou, ce serait top ! Moi, j’espère simplement re-goûter à la Jeep® ÉLITE dans peu de temps. Ensuite, mon seul but, c’est jouer et avoir un rôle au plus haut niveau possible. Donc je vais dire un peu n’importe quoi, mais l’idée ce serait d’accéder à la Jeep® ÉLITE la saison prochaine, puis de confirmer la suivante. Après, après… je verrai bien, je ne veux pas tirer des plans sur la comète pour le moment. Mais oui, je reste ambitieux et ne me fixe pas de limites. Je prendrai tout ce que je pourrai prendre. 


Un peu à votre image, le PB86, monté au firmament dans les années 2000, peine à retrouver un second souffle. Vous qui connaissez bien le club, qu’est-ce qui pourrait permettre à Poitiers de retrouver un jour l’élite ?

Déjà, Poitiers fait partie des bons clubs français, est stable, sain. Mais le problème, c’est que remonter en Jeep® ÉLITE n’a rien d’évident. Et ce sera pire l’an prochain avec les nouveaux formats de championnat qu’ils souhaitent mettre en œuvre (une seule montée en 2020-21, la Jeep®ÉLITE passant de 18 à 16 équipes, ndlr). Mais je pense que le PB 86 se structure et sera capable de remonter d’ici à quelques années. C’est un objectif clair pour le club, mais sur le moyen ou long terme. Avant cela, ils veulent avoir toutes les cartes en main pour qu’une montée ne soit pas éphémère. Il y a ce projet de salle avec le Futuroscope. Le président du Futuroscope en parlait au VIP lors du dernier match. Cela va se faire mais c’est toujours plus long que prévu au départ… 


Cette saison, après de bons débuts en Leaders Cup, le PB86 a d’abord souffert (1V-4D au 9 novembre), avant de trouver son rythme (4V-3D depuis) malgré le départ de Jay Threatt. Comment voyez-vous la suite de la saison ?

Je pense que c’est l’une des meilleures équipes de Poitiers avec lesquelles j’ai pu jouer. Je ne parle pas de la qualité ou la réputation des joueurs sur le papier. Mais on est un groupe qui vit et joue bien ensemble. Notre début de saison a été moyen, mais en fait, notre défaut c’est de n’être pas parvenus à nous imposer à l’extérieur. À la maison, on perd en ouverture contre Lille, mais on a remporté les 4 suivants. Le souci est de pouvoir transposer ça à l’extérieur, où mis à part face à Orléans où on a explosé et Roanne où on finit à -13, je crois, nous ne perdons jamais de beaucoup. Je pense que l’année 2019 va être bien meilleure. On commence par 4 matches sur 6 à domicile d’ici à la trêve de février. Si l’on négocie ça correctement, nous ne devrions pas être loin des playoffs. Tous les joueurs ont envie d’aller chercher cette qualification pour les playoffs, même si l’objectif officiel du club reste le maintien. Maintenant, avec l’arrivée de J.R. Reynolds, un meneur d’expérience, je pense qu’on va pouvoir trouver ce petit plus qui peut nous amener loin… 


L’œil de Jean-Christophe Prat (coach du Paris Basket)

« Son année difficile avec moi à Denain ? C’est très simple : c’est de ma faute. J’avais mal évalué qui était Kevin Harley et ce qui faisait sa force. Je l’ai positionné sur le poste 3, alors que ce n’est d’évidence pas son poste. À l’aile, il a les qualités athlétiques de beaucoup de 3 de Jeep® ÉLITE, alors qu’au poste 2, il domine clairement. C’est même un garçon qui peut évoluer parfois en meneur de jeu parce que c’est un garçon intelligent, qui comprend vite et dispose d’un bon Q.I. basket. Mon évaluation de base, quand j’ai construit l’équipe, n’était pas pertinente ce qui fait que je l’ai mis dans une situation qui n’était pas bonne pour lui. Et de la même façon que certains joueurs ne se développent pas parce qu’ils n’ont pas compris la vertu du travail, et bien, parfois aussi, une relative stagnation peut venir de l’erreur d’un coach. C’est, selon moi, le cas de Kevin. J’en ai d’ailleurs ouvertement parlé avec lui. Le problème, c’est que dans l’effectif, cette saison-là, nous avions d’autres joueurs ne pouvant qu’évoluer au poste 2, c’est Kevin qui s’est collé sur un poste qui ne lui convenait pas. Aujourd’hui, à Poitiers, sur son vrai poste, il est devenu irrésistible. On le voyait comme un jeune-prospect qui va devenir au final un late-boomer (joueur qui éclot sur le tard, ndlr) qui, selon moi, devrait très rapidement briller parmi l’élite. Il le mérite. »


Cet article est à retrouver dans le Soir de Match papier distribué dans les salles de PRO B pour la J13.