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Laurent Legname (Dijon) : « Je crois que j'ai progressé dans le management des hommes »

Joueur, personne ne prédisait à Laurent Legname, 1,85 m généreux et dénué de qualités physiques particulières, une quelconque chance de faire carrière. Résultat, une grosse quinzaine d’années passées dans un effectif professionnel, majoritairement dans l’élite avec le HTV, avec de jolies pointes à 11 ou 12 points de moyenne. Le tout grâce à un bras dévastateur derrière l’arc et à une connaissance du jeu lui permettant de tirer le meilleur d’un physique à la Monsieur Tout-le-monde. Intronisé head-coach, à Hyères-Toulon, tout juste un an après sa carrière de joueur, l’entraîneur de la JDA Dijon n’a depuis fait que confirmer sa capacité à transformer des effectifs promis à la deuxième partie de tableau en poil à gratter du championnat...

Laurent Legname et ses joueurs (Crédit Photo : FOXAEP.com)


Laurent, pour commencer, vous êtes seulement dans votre 6e saison de coaching après une carrière de joueur ayant pris fin en 2012. Comment décririez-vous votre évolution dans cette fonction entre vos débuts avec le HTV et aujourd’hui ?

C’est toujours difficile de parler de soi et d’analyser sa propre évolution en tant que coach. Je pense que je suis quand même resté fondamentalement le même. Quand j’ai commencé à coacher, j’avais en moi des valeurs toutes simples que j’avais envie d’appliquer à mon nouveau métier. Comme le respect envers les joueurs. Quelques règles concernant le collectif qui ne me sont pas propres mais qui, je crois, sont la base de tout. Une exigence, une rigueur et une discipline au quotidien que je peux avoir en moi. Ces notions, ces valeurs, m’accompagnent toujours. Pour qu’une équipe fonctionne, il faut être intransigeant avec cela. Et je me suis toujours attaché à faire passer ces différents messages à chacun des groupes que j’ai pu diriger. Niveau basket, c’est un peu pareil, je me suis toujours attaché, à travers une énorme quantité de travail, à ce que mes équipes aient un très haut niveau d’exigence sur le plan défensif. Tout le monde peut défendre, surtout que ça peut se pratiquer à 5 contre 5. Encore faut-il faire passer cette envie et ce désir de stopper l’adversaire aussi souvent que possible. J’ai donc toujours opté pour recruter des mecs qui ne trichent pas sur cet aspect-là. C’est indispensable quand on est à la tête d’une équipe issue d’un club sans gros moyens budgétaires. Mais à la limite, même quand on a plus de puissance financière, je suis persuadé que c’est dans cet investissement défensif individuel et collectif que se forgent les victoires. Enfin, ce qui n’a pas changé depuis que j’ai commencé, c’est le volume de travail que je consacre à mon activité. Ce qui tombe bien, c’est que j’adore ça : c’est vraiment une passion ! Mais j’y passe un temps infini. Enfin, côté améliorations, je crois que j’ai progressé dans le management des hommes et des situations. Bien sûr que dans ce domaine, avec le temps et l’expérience, on va plus vite à l’essentiel pour faire passer les messages qui semblent importants. Je crois aussi, petit à petit, avoir un peu plus de recul sur les choses. Je reste très, disons intense, sanguin parfois, mais j’arrive quand même mieux à gérer ça aujourd’hui... 


Jean-Louis Borg a été votre coach puis une sorte de mentor. Est-ce que cette description correspond à une réalité et surtout comment fonctionnez-vous ensemble aujourd’hui à la JDA ?

Il y a vraiment deux questions différentes en une. D’abord, oui, Jean-Louis a été un coach et... bien plus que ça. Il m’a pris tout minot et c’est ensuite lui qui m’a lancé dans le monde professionnel alors que peu de coaches m’auraient fait confiance vu mon gabarit et mes qualités athlétiques. De ça, je lui en serai toujours reconnaissant. Après, sur le coaching, nous n’avons pas vraiment la même manière de fonctionner. On fait souvent le raccourci à cause de l’intensité défensive sans doute commune entre nos équipes. Mais en fait, cette très forte identité défensive, Jean-Louis l’a développée après m’avoir coaché, pendant ses années à Vichy puis Dijon. C’est là qu’il a gagné sa réputation défensive. Mais au HTV, il faisait plus pratiquer un basket total à ses équipes. Alors bien sûr qu’on a des valeurs communes autour de l’intensité, ne rien lâcher, mais elles sont les mêmes chez beaucoup de coaches. Je crois vraiment qu’au quotidien, dans la manière d’entraîner et de gérer une équipe, nous sommes assez différents même si les gens font souvent le parallèle en raison de nos parcours communs à Hyères puis Dijon. Heureusement que nous sommes différents d’ailleurs ! Moi, bien sûr que je lui ai piqué des trucs. On le fait tous. Je me suis servi de certaines choses qu’il faisait à Vichy ou Dijon, mais je ne l’avais plus comme coach. Ensuite, dans notre fonctionnement, c’est plutôt classique. Quand on parle basket, forcément, j’ai un interlocuteur qui sait de quoi il parle ! Mais nous n’avons pas vraiment besoin de nous parler très souvent, parce qu’à la fois on voit les mêmes choses, et qu’aussi on se connaît par cœur. Côté recrutement, ça se passe comme partout ailleurs ou presque. C’est moi qui choisis les joueurs et qui ai le dernier mot sur le recrutement, mais Jean-Louis s’occupe des négociations avec les agents, du suivi financier avec la Directrice Générale et le Président. Même si l’on a beaucoup d’échanges, à 5, avec les assistants et le président, autour de pas mal de choses qui concernent le sportif. 

 

Demi-finaliste et en playoffs pour votre première saison au HTV, puis deuxième derrière Monaco, c’est fabuleux, 5e la saison dernière et dans cette même position cette saison avec la JDA. Quel regard vous porteriez sur votre début de carrière en tant que coach ?

Si l’on prend les résultats bruts, je ne peux être qu’heureux de ce début de carrière. Sur ces six ans, on se fait effectivement sortir en demi-finale de la Coupe par Nanterre et on va en playoffs malgré un effectif à 7 joueurs et 44 matches de saison régulière pour ma première saison. On chahute Monaco pendant très longtemps la seconde année à Hyères alors que l’ASM était clairement surdimensionnée. Puis j’arrive à Dijon, derrière Jean-Louis, qui avait obtenu des résultats fabuleux et tout le monde me prédit l’enfer. Pourtant, on finit avec 20 victoires et on frôle les playoffs après nous être qualifiés pour la Leaders Cup. La deuxième année, c’est une sorte d’échec, mais même si nous avons été longtemps dans la zone rouge, on termine 13es au final. On a accroché le maintien tardivement, avec toutes les tensions que ça peut engendrer, mais moi, il me semble aussi que c’est durant cette saison-là que j’ai le plus appris en tant que coach. J’ai pu découvrir que tu peux faire passer tous les messages, toutes les valeurs que tu veux, parfois, ça ne porte pas pour X raisons. J’ai donc dû jouer sur d’autres leviers et on a su sauver le club. À ce jour, bizarrement, il me semble que c’est une de mes plus belles victoires... L’an dernier, nous terminons 5es, et cette saison, nous sommes 5es et qualifiés pour la Leaders Cup, on a fait aussi de belles choses en BCL sans gros moyens. Je ne sais pas comment ça va se terminer, mais nous sommes dans les clous. Alors oui, je ne peux qu’être satisfait, mais j’en veux toujours plus. J’ai envie de continuer à grandir, à progresser, et tant que j’aurai cette flamme, tout ira pour le mieux.


Dijon ne possède pourtant que le 11e budget et la 14e masse salariale de Jeep® ÉLITE. Comment orientez-vous votre recrutement pour parvenir à bâtir une équipe compétitive avec des finances limitées ?

Je ne compte que la masse salariale pour nous comparer. Là, on doit être effectivement 13es ou 14es, ça se joue à rien avec Boulazac. Pour commencer, avec ce type de budget, forcément, tu n’es pas à l’abri de te planter. Comme l’an dernier avec la JDA. Nous avions mal pensé l’équipe en termes de complémentarité. Ensuite, depuis le début, je commence par construire autour de joueurs qui mouillent le maillot. Au HTV, j’avais des Clément Cavallo, Ludo Chelle, Vincent Poirier, Charly Pontens, Axel Julien ou Fabien Ateba. Des mecs que je connaissais et avec qui je savais pouvoir aller à la guerre. C’est hyper important ! Parce que l’on s’entraîne très dur au quotidien. Il ne faut pas se leurrer, à ces niveaux de budget, pour t’en sortir, tu dois bosser plus que les autres ! Et si tu n’as pas des mecs réceptifs, c’est impossible ! Ensuite, je crois que petit à petit, tu te fais aussi une réputation auprès des joueurs. Celle d’une confiance qui leur est donnée et de l’assurance de les faire travailler à fond pour progresser. Moi, ma fierté, c’est aussi d’amener un Jacques (Alingue) à être recruté par la SIG alors qu’il partait de nulle part. Ou Axel Julien jusqu’en équipe de France. Ou encore quand je vois ce que produit “Chasse” (Alexandre Chassang) cette saison, tout ça, j’en suis très fier pour eux. Pas grand monde n’aurait prédit des progressions comme celles-là à leur arrivée à la JDA. Il y a du travail derrière, il ne faut pas croire ! Si (David) Holston reste 4 ans chez nous, je sais que j’y suis un peu pour quelque chose... Il y a une vraie relation qui se créée avec mes joueurs, même si tout n’est pas tout rose tout le temps. Ensuite, on tente des coups. Parfois sur des rookies dans le passé. Cette saison, on a pris le parti de ne prendre que des joueurs qui connaissaient la France pour limiter les risques. Ou encore, parfois, on est aidé par des événements. Gavin Ware, si nous n’avons pas la BCL, il est probable qu’il ne serait pas venu. Ou qu’Axel (Julien) ne serait pas resté. On essaie aussi d’entretenir de bonnes relations avec tous les agents, parce qu’il nous semble que c’est important. On se débrouille quoi... Mais c’est toujours des paris...


Vous avez 8 joueurs qui tournent entre 7 et 13 points de moyenne. Cet équilibre offensif était-il un véritable objectif au moment de construire l’équipe ?

Oui, mais tu peux étudier les stats, c’est presque toujours le cas dans mes équipes. Ici, on joue à 9, avec des temps de jeu répartis entre 14 et 29 minutes environ. Chaque joueur a un rôle dans l’équipe, mais ils savent aussi que chacun d’eux peut apporter son écot en attaque. Et comme on attache beaucoup d’importance au collectif, c’est finalement normal de retrouver au bout cette structure de scoring plutôt bien réparti. Je ne me suis jamais basé sur un scoreur prolifique pour alimenter l’attaque. Je n’aime pas du tout ça...


Vous restez sur une période de montagnes russes, avec des perfs énormes face à Strasbourg, l’ASVEL (voire Cholet), mais aussi de gros trous d’air à Monaco, au Portel ou Mans. Quelles explications ?

Oui, c’est vrai. D’autant que quand je vois le match que fait l’ASVEL contre le Lokomotiv Kuban hier (interview réalisée jeudi 31 janvier, ndlr), je me demande vraiment comment nous avons pu gagner de 17 points contre une telle équipe ! C’est ce que j’ai dit en conf’ de presse après cette victoire. Sur un match comme ça, on voit tout le travail effectué par les gars depuis le mois d’août. Les sacrifices consentis pour parvenir à un collectif offensif comme défensif qui tourne aussi bien ce soir-là. Tous les joueurs ont conservé une concentration et une intensité absolument incroyables. Et ils ont refusé, ensemble, de perdre même s’ils savent bien que l’effectif en face présente un potentiel n’ayant rien de commun avec le leur. En tant que coach, c’est ce qu’on espère toujours, mais quand tes joueurs parviennent à produire ça sur le terrain ensuite, c’est juste fabuleux. Je ne dis pas que nous n’avons pas de qualité dans l’effectif, mais que tous se mettent ensemble à ce niveau, le jour J, pour livrer une prestation quasi parfaite, oui, c’est un pied énorme. 


Voilà qui explique les creux, mais dans les montagnes russes, il y a aussi ces pics que sont les très larges victoires face à la SIG ou l’ASVEL...

Difficile à dire, mais je suis très curieux de le découvrir... Si nous sommes épargnés par les blessures, on va enfin voir si l’on tient la route. Ce que je pense, c’est que si l’alchimie prend correctement, on a tout pour figurer parmi les 4 premiers, voire revenir dans les deux premiers. Maintenant nous avons joué tout le monde et... sans prétention, je ne nous vois pas encore au niveau de l’ASVEL mais on peut se situer juste derrière au niveau de notre potentiel. Mais après, ce ne sont que de belles paroles. Et il ne suffit pas de le dire, il faut prouver. Et pour le moment, sur ce qu’on a montré sur le terrain, on est en deuxième partie de tableau. Offensivement, nous avons parfois des phases où l’on montre un collectif pathétique. Des moments où c’est vraiment cool d’évoluer dans ce groupe et... d’autres où c’est très compliqué ! Donc sur la qualité individuelle de chacun des joueurs, nous sommes clairement sur le podium. Mais hey ! Le côté ‘"sur le papier", ça ne suffit pas ! Il faut donner plus. Une somme d’individualités ne fait pas une équipe et, sur le plan collectif, nous sommes à notre place au classement...


En 2015-16, vous réalisez une excellente saison (9e) basée sur une défense de fer (n°1 avec 69,3 pts encaissés). L’an dernier, c’est plutôt l’attaque qui vous a portés à la 5e place (5e avec 82 pts marqués). Cette saison, c’est retour aux fondamentaux défensifs (n°1 avec 73,8 pts) ?

C’est vrai que l’an dernier, nous étions quand même parmi les 7 ou 8 premières défenses. Nous étions moins constants sur la durée d’un match, mais quand il fallait défendre, nous étions capables de le faire, surtout autour de Jacques (Alingue, transféré cet été à la SIG, ndlr), qui servait de catalyseur. Et je crois aussi qu’avec Rion Brown, Valentin Bigote, en plus de ceux qui sont restés, nous avions un potentiel offensif très intéressant. Là, nous sommes plus constants côté défensif sur la durée d’une rencontre. Mais non, ce n’est pas un retour vers des fondamentaux défensifs, parce que ça, c’est une constante dans mon discours depuis toujours. 



Quelles ambitions peut nourrir cette équipe sur cette fin de saison ?

Il faut qu’on garde les pieds sur terre et ne pas se prendre pour d’autres. Pourquoi on parvient à battre la SIG ou Villeurbanne ? Juste parce que nous savons qui nous sommes. On connaît nos qualités et nos limites. Et si l’on commence à perdre ce qui fait notre force, on redevient... normal, on va dire. Cela implique de rester concentré au quotidien, sinon... Mais si l’on conserve nos qualités actuelles, je ne sais pas trop. Là, en Leaders Cup, on va affronter un Strasbourg forcément revanchard. Et quand je vois ce qu’ils viennent de produire en BCL face à la Virtus, ils ne vont pas être faciles à battre à nouveau. Et pour la fin de saison, on va tout faire pour accrocher les playoffs. Mais nous sommes 13 ou 14 à avoir la même idée, donc on verra bien... 


Cet article est à retrouver dans le Soir de Match papier distribué dans les salles de Jeep® ÉLITE pour la 20ème journée